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Quand j'ouvre les yeux il est 13 heures, la lumière filtre par les volets mal fermés. Elle est à la place de Cathy, enroulée dans la couette et elle me
tourne le dos. Je passe la main dans ses cheveux roux en lui murmurant à l'oreille de se réveiller, que j'ai froid et qu'elle me rende mon bien, mais sans succès. Finalement je prends un bout de
couette et je le tire jusqu'à en récupérer la moitié. Je ne supporte pas ça, quand je vois qu'une femme est même pas foutue de faire cinquante/cinquante sur une couverture, que fera-t-elle le
jour où on aura un compte commun ?
Au moins ça l'a réveillé, elle se retourne et me lance son sourire version mal réveillée, je commence à le trouver répétitif quand-même, puis elle vient se blottir
contre moi comme si je pouvais la protéger de tout. C'est agréable ces moments où l'on se sent comme un dieu tutélaire et protecteur, comme si elle ne pouvait pas s'en sortir sans moi. Je reste
un peu comme ça, les mains derrière la tête, il me manque juste le cigarillo cubain et le monde sera à moi. Tous les hommes doivent penser ça le matin d’une nouvelle conquête, c'est satisfaisant,
c'est bon pour l'ego, on se sent un peu comme Napoléon le lendemain de Waterloo... à moins que ce ne soit pas Waterloo en fait ?
Et puis l'idée de Cathy commence à me hanter, si elle arrivait maintenant ? Si elle me surprenait dans cette situation ? Aujourd'hui elle est censée bosser mais qui sait ce qui pourrait lui passer dans la tête ? Je me sens de moins en moins puissant et protecteur, à vrai dire chaque bruit me fait flancher de panique. J'interprète chaque son comme une clé qui entre dans la serrure. J'aimerai tant être avec elle ce matin, Cathy et la grasse mat c'est comme une tartine pleine de confiture, mais avec Nina j'ai l'impression d'avoir oublié la confiture. Je repense à tout ça, c'est de la mélancolie sur fond de stress, c'est insupportable, je dois faire quelque chose.
C'est la rupture, Dieu a fait le déluge, moi je fais le réveille sans douche, sans petit-déj et sans câlin du matin. Je me redresse d'un coup, j'enfile un tee-shirt pendant qu'elle me regarde d'un air qui veut pas dire grand-chose. Je gobe une aspirine et je lui dis qu'il est tard, que j'ai des choses à faire, que j'aimerai bien qu'elle s'en aille maintenant. Elle semble un peu abasourdie mais elle commence à enfiler ses chaussettes. Comme souvent chez les filles c'est les chaussettes avant le pantalon. Il doit y'avoir quelque chose de tabou sous les pieds des filles, un truc qu'elles ne veulent pas montrer aux hommes. Mais j'examinerai ça plus tard, pour l'instant je dois la faire sortir au plus vite et éliminer toutes les preuves. Elle doit se recoiffer et se maquiller, pourquoi est-ce qu'elles ont toutes ces étranges manies ? Cruellement, je lui demande :
« -Tu comptes séduire un autre mec dans le métro peut-être ?
-C'est peut-être ça... me répond-elle »
En fait je crois que c'est un peu comme un rituel, pour nous c'est la clope d'après l'amour, pour elles c'est le mascara du matin. Une sorte de symbole quoi.
J'enrage pendant qu'elle est dans la salle de bain, je sais qu'elle voudrait que je vienne la voir, que je la regarde se faire belle et que je lui fasse des
compliments. Mais ce matin je suis d'humeur cruelle, je veux la faire partir, au point où j'en suis, je veux qu'elle me laisse seul à contempler ma connerie. Un quart d'heure plus tard elle sort
de la salle de bain, je lui apporte son sac et je la pousse vers la porte. Quand j'ouvre, j'ai l'impression que Cathy va se trouver debout sur le palier en me regardant avec des yeux
exorbités, je chasse cette image de ma tête et je chasse Nina de chez moi. Elle ne dit rien, moi non plus d'ailleurs, je l'embrasse par soucis du protocole et je ferme la porte.
J'ai des choses à faire maintenant, je dois aller en cours. Je n'ai pas vu l'heure passer et j'ai raté la moitié de ma
journée. Curieusement quand j'ai un problème je me focalise dessus, j'oublie le reste et quand mon problème est résolu, y'en a dix autres qui sont apparus. J'ai un dossier à rendre pour demain,
la nuit passée m'a empêché de travailler, et les souvenirs de la nuit passée m'ont empêché d'y repenser. Il est presque seize heures et je suis toujours chez moi à boire un chocolat chaud en
regardant un pigeon qui s'est posé sur le rebord de ma fenêtre. Je me dis qu'il en a de la chance, qu'il n'a pas besoin de se prendre la tête avec les filles lui, qu'il ne sait même pas ce que
c'est que partager un ménage, tout ce qu'il sait faire c'est manger, baiser et faire le deltaplane. Quel bonheur la vie de pigeon ! Finalement je m'approche et je constate avec effroi qu'une
de ses pattes est bouffée par la gangrène. Le type qui a dit que la liberté c'est d'être un oiseau, il n'a jamais vu un pigeon parisien. Je tape un coup contre la vitre pour le faire dégager, je
trouve ça écœurant toutes ces maladies, je ne veux pas les voir, pas quand je bois un chocolat chaud du moins.
Je prends une feuille grands carreaux, les feuilles blanches me rendent nerveux, des fois j'ai l'impression de voir mon reflet dedans. Je me demande si les blacks on besoin d'une feuille noire pour se voir dedans et les asiats une feuille jaune. D'une manière plus générale, pourquoi le blanc est-il devenu la couleur officielle du papier ? Soudain je réalise que je suis en train de gratter un plan de disserte sur l'influence de la couleur du papier dans le monde. Je me donne une claque pour me ramener à la réalité. Ca foire, comme chaque fois il manque l'effet de surprise.
Mon téléphone sonne, j'ai reçu un texto de Nina. Ca dit : « Je suis très heureuse de cette soirée passée en ta compagnie, j'espère te revoir
bientôt. Bisous... ». Je ne lui réponds pas ; elle connait la réponse aussi bien que moi, je suis fatigué et le passé c'est du passé. J'essaye d'oublier cette histoire, après tout on a
bien réussis à oublier le génocide Rwandais, alors une histoire d'un soir c'est le niveau easy. L'important pour le moment c'est le boulot, mais les idées ne veulent pas venir.
Je me décide finalement à appliquer le plan B. Dans la vie il y'a toujours deux solutions : la solution légale et
la solution illégale... et puis il y'a le plan B. Le plan B c'est un mixe entre le légal et l'illégal. Comme par exemple déclarer volé du matériel assuré, s'arranger avec son médecin pour ne pas
aller bosser ou encore inverser les étiquettes au supermarché.
Je tombe sur mon lit, je me mets sur le dos, une main derrière la tête c'est plus confortable. Et puis je prends mon téléphone pour composer le numéro d'Alex. Ce garçon c'est le cerveau de la fac, le génie dans les films teenager ou encore celui qui sauve le monde en foutant un virus dans l'ordi des méchants extra-terrestre d'Independance Day. Forcément il n'y a que lui qui peut mener à bien la mission que je veux lui confier.
« -Allo !
-Ouais allo Alex ! C'est moi. Dis-moi j'ai un service à te demander...
-Moi aussi j'en ai un.
-Ok, alors je commence ou on joue à pierre feuille ciseaux pour savoir ?
-Commence, dit-il en se marrant.
-T'as fini ton dossier ? Tu sais le truc en socio ?
-Ouais bien sur.
-Tu l'as fait tout seul ?
-Comme d'habitude.
-Tu pourrais rajouter mon nom en haut à droite de la première page, en dessous du tiens ? Le prof a dit qu'on pouvait le faire à deux.
-Ca tombe bien moi j'ai besoin d'argent. Tu pourrais m'avancer vingt euro ?
-Euh... oui c'est possible. »
Ca m'écorche la gueule de lui dire ça, je ne connais personne de plus endetté que lui, d'ailleurs je crois que
personne n'est plus endetté que lui. Je pourrai faire le tour de ce foutu monde sans trouver un mec qui gère aussi mal son argent, mais dans ma situation je n'ai pas vraiment d'autre choix. Je me
demande parfois ce qu'il fait de tout l'argent qu'il gratte, même en dépensant comme un furieux il doit lui rester un bénéfice. Il a peut-être un compte en Suisse ou un truc dans le genre. Mais
tant qu'il restera le meilleur en cours, il empruntera tranquille ; ce garçon a l'âme d'un politicien.
Et puis tout d'un coup j'entends un bruit que je connais bien. Une main qui frape contre la porte. Il n'y a
qu'une personne que je connaisse qui n'utilise jamais la sonnette. Oui ça ne peut être qu'elle, je suis à la fois ému et inquiet, ça doit être un peu comme la sensation que produit le mariage. Je
marche doucement vers la porte, inutile qu'elle se croit trop importante...