-1-
Le soleil dort déjà quand je rentre. Je n'aime pas beaucoup l'hiver, on se calfeutre dans nos manteaux triple épaisseur en
espérant échapper à la morsure du froid, sortir acheter le pain devient une sorte de quête du Saint Graal, il faut toujours penser à rentrer son tee-shirt dans son pantalon au sortir des
toilettes, lorsqu'on se penche au balcon aucun décolleté ne vient narguer nos hormones... C’est tout un tas de petites contrariétés qui foutent en l'air la moitié d'une vie.
Mais là c'est une grosse contrariété qui se présente à moi : ces derniers temps je me sentais fatigué, alors je suis allé voir Le Doc. Le Doc c'est le
médecin traitant de ma famille, chez nous c'est un peu comme médecin du monde, on garde le même depuis plusieurs générations de peur qu'on ne puisse pas en trouver un autre aussi bien. Il a quand
même sauvé mon grand-père quand il avait vingt ans, aujourd’hui je vois juste un petit homme trapu à la calvitie qui progresse aussi vite que la banquise ne fond. Enfin s'il a sauvé grand-père ça
veut dire que c'est pas un de ces salopards qui te prescrivent de l'homéopathie, d'autant que c'est maintenant que j'ai besoin d'un médecin d'avant guerre ! Un vrai qui a peur de rien !
Un préretraité qui pourrais gaver un cadavre de morphine jusqu'à lui faire ouvrir les yeux.
Et donc Le Doc, m'annonce avec sa voix tremblante de clopeur sexagénaire que j'ai une mononucléose, puis il signe son
papier avec un gribouillis digne de ceux que je faisais à cinq ans. Je me rapproche de lui en le regardant dans les yeux, c'est très important de regarder un médecin dans les yeux au moment où il
vous explique la maladie que vous avez. S'il regarde en bas à droite ça veux dire qu'il vous cache un truc, j'ai vu ça dans une série sur la CIA , et si un médecin vous cache un truc c'est que
vous allez sans doute y rester.
Heureusement il ne regarde pas en bas à droite. Il me fixe dans les yeux et me dit « Vous nous faites juste une petite mononucléose ». Je recule affolé, j'ai déjà entendu ce nom quelque part mais je ne sais plus ce que c'est, ça a un nom de maladie tropicale, le genre qui vous bouffe les yeux et qui continue jusqu'au cerveau en passant par le cœur. A moins que ce soit un de ces trucs qui restent toute votre vie jusqu'à faire de vous un légume. J'ai vingt ans, je ne veux pas mourir avant mes parents !
Ma bouche parvient juste à bafouiller un « c'est quoi ? », Le Doc fait tomber ses lunettes sur le bout de son nez en se penchant vers moi, il
m'explique que c'est une maladie commune chez les jeunes, que ma salive est contagieuse et qu'il ne faut en aucuns cas que j'embrasse ou que je boive dans la même bouteille que quelqu'un, et puis
il me prescrit un paquet d'antibiotiques aux noms étranges. Pourquoi ça doit tomber sur moi ? Pourquoi ça tombe toujours sur moi les saloperies ? Le Doc me dit que ça devrait
passer au bout de 3 ou 4 mois. Soudain je me sens comme dans un tribunal, comme Rubin Carter qui s'est fait condamner à perpette pour un crime qu'il n'avait pas commis. Ma sentence à moi dure 3 à
4 mois, sans doute parce que je suis blanc. Je croise les doigts, je me dis que je vais me réveiller, que c'est juste un mauvais rêve. Mais le radioréveil ne veut pas me hurler dans les oreilles,
j'aurais été si content de l'entendre à cet instant. J'essaye d'envisager ma nouvelle vie, je tente de me rassurer en me disant que je suis tout à fait capable de ne pas boire à la bouteille.
Mais que va dire Cathy ?
Je rentre chez moi la tête baissée, comme un mec qui doit annoncer à sa copine qu'il est séropositif. J'ai de la veine
elle n'est pas encore rentrée du boulot, je me sens lourd et fatigué, mais c'est pas le moment de flancher. Je dois préparer une oraison qui la bouleversera, il faut que ce soit grand, que ça
tire les larmes d'une salle de ciné remplie, il faut que je fasse un discours comme celui que je lui ai mis dans le crane avant de l'embrasser la première fois. Mais en y réfléchissant
c'était un peu miteux comme discours. Il faut que je fasse mieux, il faut que ce soit shakespearien !
Je me lève du lit sur lequel je m'étais affalé pour me précipiter dans la salle de bain en faisant glisser mes chaussettes sur le carrelage. Là je me retrouve en face du miroir, en face de moi-même. J'éclate un point noir et je commence la répétition :
« Bonjour mon amour (voie mielleuse au possible, Cathy entre en scène), tu as passé une bonne journée ? »
Non, non !! Si je lui demande ça elle va partir dans une description de sa journée et je ne saurai plus comment insérer mon sujet. Il faut la plonger dans le bain dès son arrivée.
« Salut princesse, (se place derrière elle et lui retire son manteau) figure-toi que je suis allé chez le médecin, pour mes problèmes de fatigue et... »
Et si elle m'embrasse ? Je ne pourrais plus rien lui dire ensuite. D'ailleurs elle est peut-être déjà condamnée, mais le fait est que l'embrasser maintenant serait la dernière des conneries. Mais si je ne l'embrasse pas... elle va se faire un film, elle serait même capable de partir sans que j'ai pu ouvrir la bouche. Mais il ne faut pas que j'ouvre la bouche, sinon elle va m'embrasser. Dans quelle merde je suis moi !
A ce moment je mets un peu de bave sur mon doigt et j'observe les microbes. Peut-être que je vais en voir un bouger, je le rapproche de l'ampoule qui pend au
plafond de la salle de bain. En quelques secondes j'entends la porte claquer et je vois la plus belle des frimousses passer le seuil de la porte. Elle ne pouvait pas plus mal tomber, je suis en
train d'observer mon crachat à la lueur d'une ampoule. Quel con !
Elle me fait les gros yeux comme la fois où elle m'a surpris en train de pisser dans l'évier :
« - Qu'est-ce-que tu fais ?
- Rien je, je... »
Elle se rapproche, si elle m'embrasse tout est perdu. Je recule d'un pas, puis deux, jusqu'à me trouver plaqué contre le mur de la salle de bain. Je dois agir vite !
« J'ai la mononucléose ! », c'est sorti d'une traite. Elle recule, victoire !
On se retrouve dans un de ces longs moments où deux regards se confrontent, il faut rester le plus naturel possible, ne dégager aucun sentiment. Sinon elle va deviner que j'ai besoin d'elle pour vivre, et elle va profiter de cet atout pour me faire marcher comme un petit chien. Qu'est-ce-que ça peux être sadique une fille des fois...
Enfin elle ouvre la bouche, c'est toute ma vie qui défile devant mes yeux. Je repense surtout au jour des résultats du bac, c'est une situation assez similaire : ça passe ou ça casse.
« Comment tu l'as attrapé ? visiblement elle est mieux renseignée que moi. Qui c'est qui te l'a refilé ? » Pas possible ! Elle
a choisis le pire : la crise de jalousie.
Elle me pète un plomb sous les yeux, comme un moteur qui lâche à toute blinde, j'ai du mal à garder le contrôle de la
situation. Je connais mon rôle, je dois la calmer dans un premier temps, quand elle se sera arrêtée je mettrai une rustine. Ca c'est le point de vue de celui qui sait parler aux femmes.
Mon point de vue est plutôt celui-ci : je suis un tétraplégique attaché à une tête nucléaire filant à plus de 1500 km/h et j'ai cinq secondes pour la désamorcer et m'en tirer vivant. J'hésite à la faire décontracté du genre « tu peux partir, je m'en fous » ou à la faire explicatif du genre « oui mais en fait ça s'est pas vraiment passé comme ça... ». Le fil bleu ou le fil rouge ? J'essaye de trouver un compromis entre Dom Juan et Bruce Willis, pas facile.
Finalement je prends la tangente : « Ecoute, je ne suis pas bien aujourd'hui. J'ai passé la journée à me gaver d'antibio. Tu peux comprendre ça ? »
Elle ne peut pas comprendre. Elle reprend ses investigations. Je craque.
Je la pousse de mon chemin, j'attrape la télécommande au passage et je m'affale sur le lit sans dire un mot. A ce
moment n'importe quelle daube me conviendra, l'essentiel étant de concentrer mon esprit sur quelque chose, c'est l'heure du maillon faible. Extase.
Je suis un moine tibétain, je dois faire le vide en moi pour atteindre la Troisième Vérité. Je fixe un point sur l'écran de la télé mais mon regard est flou, je ne fais pas attention aux saloperies que déblatère Brocolini sur ses invités, je ne fais pas attention à Cathy qui prend son manteau... Je pense à l'infinie introspection que procure le néant spirituel.
Mais un bruit vient me sortir de ma méditation, c'est la porte qui claque. Me voila seul, je cours la rattraper ou pas ? Comme je n'ai aucune idée de la meilleur des solutions, je mise tout sur la prochaine réponse : si le petit binoclard répond juste je la rattrape et je m'explique, s'il a faux je reste ici.
Question : « Dans quel film Sylvester Stallone a-t-il interprété un célèbre boxeur ? » je me précipite vers la porte en me disant qu'il n'est pas trop tard pour la rattraper, quand j'entends « Rambo ! ». Je retourne m'asseoir, affligé. Au moins elle ne m'a pas embrassé, c'est déjà ça...